Travailler, moi ? Jamais ! NUL NE DEVRAIT JAMAIS TRAVAILLER. Intro

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Travailler, moi ? Jamais ! NUL NE DEVRAIT JAMAIS TRAVAILLER.

Message  Andora le Jeu 28 Mai - 18:16

Extrait de THE ABOLITION OF WORK (1985)
NUL NE DEVRAIT JAMAIS TRAVAILLER...


MISÈRE DU SALARIAT


L’ESCLAVAGE VOLONTAIRE


PRODUIRE, POURRIR, MOURIR


L’ABOLITION DU TRAVAIL


LA RÉVOLUTION LUDIQUE

LA RÉVOLUTION LUDIQUE





Le travail est la source de toute misère, ou presque, dans ce monde.
Tous les maux qui se peuvent nommer proviennent de ce que l’on
travaille - ou de ce que l’on vit dans un monde voué au travail. Si
nous voulons cesser de souffrir, il nous faut arrêter de travailler.


Cela ne signifie nullement que nous devrions arrêter de
nous activer. Cela implique surtout d’avoir à créer un nouveau mode de
voie fondé sur le jeu ; en d’autre mots, une révolution ludique. Par
« jeu », j’entends aussi bien la fête que la créativité, la rencontre
que la communauté, et peut-être même l’art. On ne saurait réduire la
sphère du jeu aux jeux des enfants, aussi enrichissants que puissent
être ces premiers amusements. J’en appelle à une aventure collective
dans l’allégresse généralisée ainsi qu’à l’exubérance mutuelle et
consentie librement. Le jeu n’est pas passivité. Il ne fait aucun doute
que nous avons tous besoin de consacrer au pur délassement et à
l’indolence infiniment plus de temps que cette époque ne le permet,
quels que soient notre métier ou nos revenus. Pourtant, une fois que
nous nous sommes reposés des fatigues du salariat, nous désirons
presque tous agir encore. Oblomovisme et Stakhanovisme ne sont que les
deux faces de la même monnaie de singe.


La vie ludique est totalement incompatible avec la
réalité existante. Tant pis pour la « réalité », ce trou noir qui
aspire toute vitalité et nous prive du peu de vie qui distingue encore
l’existence humaine de la simple survie. Curieusement - ou peut-être
pas - toutes les vieilles idéologies sont conservatrices, en ce
qu’elles crient aux vertus du travail. Pour certaines d’entre elles,
comme le marxisme et la plupart des variétés d’anarchisme, leur culte
du travail est d’autant plus féroce qu’elles ne croient plus à grand
chose d’autre.


La gauche modérée dit que nous devrions abolir toute
discrimination dans l’emploi. J’affirme pour ma part qu’il faut en
finir avec l’emploi. Les conservateurs plaident pour une législation
garantissant le droit au travail. Dans la lignée du turbulent gendre de
Marx, Paul Lafargue, je soutiens le droit à la paresse. Certains
gauchistes jappent en faveur du plein-emploi. J’aspire au
plein-chômage, comme les surréalistes - sauf que je ne plaisante pas,
moi. Les sectes trotskistes militent au nom de la révolution
permanente. Ma cause est celle de la fête permanente.


Or, si tous ces idéologues sont des partisans du
travail - et pas seulement parce qu’ils comptent faire accomplir leur
labeur par d’autres -, ils manifestent d’étranges réticences à le dire.
Ils peuvent pérorer sans fin sur les salaires, les horaires, les
conditions de travail, l’exploitation, la productivité, la
rentabilité ; ils sont disposés à parler de tout sauf du travail
lui-même. Ces experts, qui se proposent de penser à notre place, font
rarement état publiquement de leurs conclusions sur le travail, malgré
son écrasante importance dans nos vie. Les syndicats et les managers
sont d’accords pour dire que nous devrions vendre notre temps, nos vies
en échange de la survie, même s’ils en marchandent le prix. Les
marxistes pensent que nous devrions être régentés par des bureaucrates.
Les libertariens estiment que nous devrions travailler sous l’autorité
exclusive des hommes d’affaires. Les féministes n’ont rien contre
l’autorité, du moment qu’elle est exercée par des femmes. Il est clair
que ces marchands d’idéologies sont sérieusement divisés quant au
partage de ce butin qu’est le pouvoir. Il est non moins clair qu’aucun
d’eux ne voit la moindre objection au pouvoir en tant que tel et que
tous veulent continuer à nous faire travailler.


Vous êtes peut-être en train de vous demander si je
plaisante ou si je suis sérieux. Je plaisante et je suis sérieux. Être
ludique ne veut pas dire être ridicule. Le jeu n’est pas forcément
frivole, même si frivolité n’est pas trivialité : le plus souvent, on
devrait prendre la frivolité au sérieux. J’aimerais que le vie soit un
jeu - mais un jeu dont l’enjeu soit vertigineux. Je veux jouer pour de
vrai.


Dernière édition par Andora le Jeu 28 Mai - 18:26, édité 1 fois
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Message  Andora le Jeu 28 Mai - 18:17

MISÈRE DU SALARIAT


L’alternative au travail n’est pas seulement
l’oisiveté. Être ludique ne veut pas dire être endormi. Autant je
chéris les plaisirs de l’indolence, autant celle-ci n’est jamais si
gratifiante que lorsqu’elle ponctue d’autres plaisirs et passe-temps.
Je n’apprécie pas plus cette soupape bien gérée et encadrée qu’on
appelle « loisirs ». Loin de là. Les loisirs ne produisent que du
non-travail au nom du travail. Les loisirs sont composés du temps passé
à se reposer des fatigues du boulot et à essayer frénétiquement, mais
en vain, d’en oublier l’existence. De nombreuses personnes reviennent
de vacances avec un air si abattu que l’on dirait qu’elles retournent
bosser pur se reposer. La principale différence entre le travail et les
loisirs est la suivante : au boulot, au moins, l’avachissement et
l’aliénation sont rémunérés.


Je ne joue pas sur les mots. Quand je dis que je veux
abolir le travail, je veux précisément dire ce que j’énonce, mais il me
faut préciser ce que j’entends par là, en définissant mes termes de
manière non spécialisée. Ma définition minimale du travail est le
labeur forcé, c’est-à-dire la production obligatoire. Ces deux derniers
paramètres sont essentiels. Le travail est la production effectuée sous
la contrainte de moyens économiques ou politiques, la carotte ou le
bâton - la carotte n’est que la continuation du bâton par d’autres
moyens. Mais toute création n’est pas travail. Le travail n’est jamais
accompli pour lui-même, il l’est par rapport à quelque produit ou
profit qu’en tire le travailleur, ou plus souvent une autre personne.
Voilà ce qu’est nécessairement le travail. Le définir, c’est le
mépriser. Mais le travail est généralement pire encore que ce que cette
définition dévoile. La dynamique de la domination intrinsèque au
travail tend avec le temps à s’établir en système élaboré. Dans les
sociétés « avancées » où triomphe le travail - toutes les sociétés
industrielles, qu’elles se veuillent capitalistes ou « communistes » -,
le travail acquiert invariablement d’autres attributs qui ne font que
renforcer son iniquité.


Habituellement - et cela était encore plus vrai dans
les régimes « communistes », où l’État était l’employeur principal et
chaque personne un employé, que dans les pays capitalistes -, le
travail c’est l’emploi, c’est-à-dire le travail salarié, ce qui revient
à se vendre à crédit. Ainsi 95% des Américains qui travaillent sont
salariés - de quelqu’un ou de quelque chose. Dans les États régis par
le modèle socialiste, on n’était pas loin des 100%. Seuls les bastions
du tiers-monde agricole - le Mexique, l’Inde, le Brésil, la Turquie -
abritent pour un temps encore des concentrations significatives de
paysans qui perpétuent l’arrangement traditionnel régentant l’essentiel
de l’activité au cours des derniers millénaires : le versement d’impôts
écrasants, qu’on peut appeler rançon, à l’État ou de rentes à des
propriétaires terriens parasitaires, en échange d’une certaine
tranquillité. De nos jours, même ce marché de dupes, cette existence
précaire et soumise, paraît préférable à l’esclavage salarié. Tous les
travailleurs de l’industrie et des bureaux sont des employés et
subissent donc une forme de surveillance qui garantit leur servilité.


Mais le travail moderne engendre pire effets encore.
Les gens ne se contentent pas de travailler ; ils ont des « jobs », des
pseudo-métiers, et accomplissent continuellement une seule tâche
productive. Même si cette dernière recèle une dimension intéressante
(ce qui est le cas d’un nombre décroissant de ces jobs), la monotonie
induite par son exclusivité obligatoire phagocyte tout son potentiel
ludique. Un job qui pourrait engager l’énergie de quelques personnes,
durant un temps raisonnable, pour le plaisir, devient un fardeau pour
ceux qui doivent s’y astreindre quarante heures par semaine, sans avoir
leur mot à dire sur la manière de le faire, pour le seul profit
d’actionnaires qui ne contribuent en rien au projet - et sans la
moindre possibilité de partager les tâches parmi ceux qui doivent
vraiment s’y frotter. Voilà le vrai monde du travail : un monde de
bévues bureaucratiques, de harcèlement sexuel et de discrimination,
peuplé de patrons obtus exploitant et brimant leurs subordonnés,
lesquels - selon n’importe quel critère technique et rationnel -
devraient être aux commandes et prendre les décisions. Mais dans la
réalité, le capitalisme soumet encore les impératifs de productivités
et de rentabilité aux exigences du contrôle organisé.


La déchéance que connaît au boulot l’écrasante majorité
des travailleurs naît d’une variété infinie d’humiliations, qu’on peut
désigner globalement du nom de « discipline ». Des gens comme Foucault
ont analysé de manière complexe ce phénomène, alors qu’il est fort
simple.


La discipline est constituée de la totalité des
contrôles coercitifs qui s’exercent sur le lieu de travail :
surveillance, exécution machinale des tâches, rythmes de travail
imposés, quotas de production, pointeuses, etc. La discipline est ce
que le magasin, l’usine et le bureau ont en commun avec la prison,
l’école et l’hôpital psychiatrique.


Une telle horreur n’a pas d’exemple dans l’histoire
préindustrielle. Elle dépasse les capacités de nuisance dont
jouissaient des tyrans tels que Néron, Gengis Khan ou Ivan le Terrible.
Aussi néfastes et malveillants qu’ils fussent, ces oppresseurs ne
disposaient pas des moyens raffinés de domination dont profite le
despotisme actuel. La discipline est par excellence le mode de contrôle
moderne, aussi artificiel que pernicieux. Elle est à prohiber sans
complaisance dans la société humaine, dès que s’en présentera
l’occasion, et dans tous ses aspects.


Tel est le travail. Le jeu est précisément l’inverse.
Le jeu est toujours volontaire. Ce qui pourrait être un jeu devient un
travail s’il est effectué sous la contrainte - c’est l’évidence. Bernie
de Koven a tenté de définir le jeu comme la mise entre parenthèses des
conséquences. Cette définition est inacceptable si elle implique que
tout jeu n’est que futilité. Il ne s’agit pas de savoir si jouer
produit ou non des conséquences. C’est nier le plaisir qu’engendre le
jeu. En vérité, les conséquences du jeu, lorsqu’il y en a, sont
gratuites. Le jeu et le don sont étroitement liés. Ils participent,
mentalement et socialement, de la même impulsion individuelle et
générique : l’instinct ludique. Le jeu et le don partagent le même
hautain dédain pour le résultat. Le joueur aime jouer, donc il joue.
Dans l’activité ludique, la gratification principale réside dans
l’activité elle-même, quelle qu’elle soit. Un théoricien du jeu comme
Huizinga, autrement pertinent que ce con de Koven, prétend, dans Homo
Ludens, définir l’activité humaine comme un jeu dont il faut respecter
les règles. J’ai le plus grand respect pour l’érudition de Huizinga
mais, en l’occurrence, je conteste avec force l’étroitesse de sa
définition. Certes, il existe nombre de beaux jeux, tels que les
échecs, le base-ball, le Monopoly ou le bridge, qui sont soumis à des
règles ; mais la sphère du jeu dépasse celles du sport et des jeux de
société. La conversation et le sexe, la danse et le voyage, voilà par
exemple, des activités qui peuvent aisément échapper à des conventions
intangibles. Or, elles relèvent, sans l’ombre d’un doute, du jeu. Et on
peut se jouer des règles elles-mêmes aussi aisément que de toutes
choses.
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L’ESCLAVAGE VOLONTAIRE

Message  Andora le Jeu 28 Mai - 18:20

Le travail bafoue la liberté. Selon le discours
officiel, nous autres Occidentaux vivons dans des démocraties et
jouissons de droits fondamentaux, alors que d’autres sont plus
infortunés : privés de liberté, ils doivent subir le joug d’États
policiers. Ces victimes obéissent, sous peine du pire, aux ordres, quel
qu’en soit l’arbitraire. Les autorités les maintiennent sous une
surveillance permanente. Les bureaucrates à la solde de l’État
contrôlent jusqu’aux moindres détails de la vie quotidienne. Les
dirigeants qui les harcèlent n’ont à répondre qu’à leurs propres
supérieurs, dans le secteur public comme dans le privé. Dans les deux
cas, la dissidence et la désobéissance sont punies. Des délateurs
informent régulièrement les autorités. On nous présente tout cela comme
étant le Mal.


Et en effet cette vision est effroyable, même si ce
n’est rien d’autre qu’une description universelle de l’entreprise
moderne. Les conservateurs, les ultra-libéraux et les démocrates de
gauche qui dénoncent le totalitarisme sont des faux-culs, des
pharisiens. Il y a plus de liberté dans n’importe quelle dictature
vaguement déstalinisée que dans l’entreprise américaine ordinaire. La
discipline qu’on applique dans une usine ou dans un bureau est la même
que dans une prison ou un monastère. En fait, comme l’ont montré
Foucault et d’autres historiens, les prisons et les usines sont
apparues à peu près à la même époque. Et leurs initiateurs se sont
délibérément copiés les uns les autres pour ce qui est des techniques
de contrôle.


Un travailleur est un esclave à temps partiel. C’est le
patron qui décide de l’heure à laquelle il vous faut arriver au travail
et celle de la sortie - et de ce que vous allez y faire entretemps. Il
vous dit quelle quantité de labeur il faut effectuer, et à quel rythme.
Il a le droit d’exercer son pouvoir jusqu’aux plus humiliantes
extrémités. Si tel est son bon plaisir, il peut tout réglementer : la
fréquence de vos pauses-pipi, la manière de vous vêtir, etc. Hors
quelques garde-fou juridiques fort variables, il peut vous renvoyer
sous n’importe quel prétexte - ou sans la moindre raison. Il vous fait
espionner par des mouchards et des cheffaillons, il constitue des
dossiers sur chacun de ses employés. Répondre du tac au tac devient
dans l’entreprise une forme intolérable d’insubordination - faute
professionnelle s’il en est - comme si un travailleur n’était qu’un
vilain garnement : non seulement cela vous vaut d’être viré mais cela
peut vous priver de prime de départ et d’allocations-chômage. Sans y
trouver plus de vertu ni de raison, on peut noter que les enfants, en
famille comme à l’école, subissent un traitement fort comparable, qu’on
justifie dans leur cas par leur immaturité postulée. Cela en dit long
sur leurs parents et leurs professeurs, ces pauvres employés...


L’avilissant système de domination que je viens de
décrire gouverne plus de la moitié des heures d’éveil de la majorité
des femmes et de la multitude des hommes pendant des décennies, durant
la majeure partie de leur existence. Dans certains cas, il n’est pas
trop erroné de nommer notre système démocratie ou capitalisme ou, plus
précisément encore, industrialisme ; mais les appellations les plus
appropriées sont fascisme d’usine et oligarchie de bureau. Quiconque
prétend que ces gens sont libres est un menteur ou un imbécile. On est
ce que l’on fait. Si l’on s’adonne à un travail monotone, stupide et
ennuyeux, il y a de grandes chances pour que l’on devienne à son tour
monotone, stupide et ennuyeux. Le travail - l’esclavage salarié et la
nature de l’activité qu’il induit - constitue en lui-même une bien plus
valide explication à la crétinisation rampante qui submerge le monde
que des outils de contrôle aussi abrutissants que la télévision ou le
système éducatif.


Les employés, enrégimentés toute leur vie, happés par
le travail au sortir de l’école et mis entre parenthèses par leur
famille à l’âge préscolaire puis à celui de l’hospice, sont accoutumés
à la hiérarchie et psychologiquement réduits en esclavage. Leur
aptitude à l’autonomie est si atrophiée que leur peur de la liberté est
la moins irrationnelle de leurs nombreuses phobies. L’art de
l’obéissance, qu’ils pratiquent avec tant de zèle au travail, ils le
transmettent dans les familles qu’ils fondent, reproduisant ainsi le
système en toutes façons et propagent sous toutes ses formes le
conformisme culturel, politique et moral. Dès lors qu’on a vidé, par le
travail, les êtres humains de toute vitalité, ils se soumettent
volontiers et en tout à la hiérarchie et aux décisions des experts. Ils
ont pris le pli.


Nous sommes si liés au monde du travail que nous ne
voyons guère le mal qui nous est fait. Il nous faut compter sur des
observateurs venus d’autres âges ou d’autres cultures pour apprécier
l’extrême gravité pathologique de notre situation présente. Il fut un
temps, dans notre propre passé, où nul n’aurait compris ou admis
l’« éthique du travail ». Weber ne se trompe sans doute pas lorsqu’il
établit un lien entre l’apparition de celle-ci et celle d’une religion,
le calvinisme ; lequel, s’il s’est propagé à notre époque plutôt qu’il
y a quatre siècle, aurait été immédiatement, et non sans raison,
dénoncé de toutes parts comme étant une secte bizarroïde.


Quoi qu’il en soit, il nous suffit de puiser dans la
sagesse de l’Antiquité pour prendre quelque recul par rapport au
travail. Les anciens ne se leurraient pas sur le travail et leurs vues
sur la question demeurèrent incontestées, mis à part les fanatiques
calvinistes, jusqu’à ce que triomphe l’industrialisme - non sans avoir
reçu la bénédiction de ces prophètes.


Imaginons un instant que le travail ne transforme pas
les gens en êtres soumis et déshumanisés. Imaginons, à rebours de
toutes notions psychologiques plausibles comme de l’idéologie même des
thuriféraires du travail, que ce dernier n’ait aucun effet sur la
formation du caractère. Et imaginons que le travail ne soit pas aussi
fatiguant, ennuyeux et humiliant que ce que nous en savons tous, dans
la douloureuse réalité. Même ainsi le travail bafouerait encore toute
aspiration humaniste et démocratique, pour la simple raison qu’il
confisque une si grande partie de notre temps. Socrate disait que les
travailleurs manuels faisaient de piètres amis et de piètres citoyens
parce qu’ils n’avaient pas le temps de remplir les devoirs de l’amitié
et d’assumer les responsabilités de la citoyenneté. Il n’avait pas
tort, le bougre. À cause du travail, nous ne cessons de regarder nos
montres, quelle que soit notre activité. Le « temps libre » n’est rien
d’autre que du temps qui ne coûte rien aux patrons. Le temps libre est
principalement consacré à se préparer pour le travail, à revenir du
travail, à surmonter la fatigue du travail. Le temps libre est un
euphémisme qui désigne la manière dont la main d’oeuvre se transporte à
ses propres frais pour se rendre au labeur et assume l’essentiel de sa
propre maintenance et de ses réparations. Le charbon et l’acier ne font
pas cela. Les fraiseuses et les machines à écrire ne font pas cela.
Mais les travailleurs le font. Pas étonnant que Edward G. Robinson
s’écrie, dans un de ses films de gangsters : « Le travail, c’est pour
les débiles ! »


Tant Platon que Xénophon attribuent à Socrate - et à
l’évidence partagent avec lui - une conscience des effets nocifs du
travail sur le travailleur en tant que citoyen et en tant qu’humain.
Hérodite désigne le mépris du travail comme une vertu des Grecs
classiques à leur apogée culturelle. Pour ne prendre qu’un seul exemple
à Rome, Cicéron dit que « quiconque échange son labeur contre de
l’argent se vend lui-même et se place de lui-même dans les rangs des
esclaves ». Telle franchise est rare de nos jours, mais des sociétés
primitives contemporaines qu’on nous apprend à mépriser en fournissent
des exemples qui ont éclairé les anthropologues occidentaux. Les
Kapauku de l’ouest de la Nouvelle-Guinée ont, d’après Posposil, une
conception de l’équilibre vital selon laquelle ils ne travaillent qu’un
jour sur deux, la journée de repos étant destinée à « recouvrer la
puissance et la santé perdues ».


Nos ancêtres, aussi récemment qu’au XVIIIè siècle,
alors même qu’ils étaient déjà bien avancés dans la voie qui nous a
mené dans ce merdier, avaient du moins conscience de ce que nous avons
oublié - la face cachée de l’industrialisation. Leur ardente dévotion à
« Saint-Lundi » - imposant de facto la semaine de cinq jours cinquante
ans avant sa consécration légale - faisait le désespoir des premiers
propriétaires de fabriques. Il se passa bien du temps avant qu’ils ne
se soumettent à la tyrannie de la cloche, ancêtre de la pointeuse. En
fait, il fallut remplacer, le temps d’une génération, ou deux, les
adultes mâles par des femmes, plus habituées à l’obéissance, et des
enfants, plus faciles à modeler selon les exigences industrielles.


Même les paysans exploités de l’Ancien Régime
parvenaient à arracher à leurs seigneurs une bonne part du temps censé
appartenir au service de ces derniers. D’après Lafargue, un quart du
calendrier des paysans français était constitué de dimanches et de
jours de fêtes. Tchayanov, étudiant les villages de la Russie tsariste
- qu’on ne peut guère qualifier de société progressiste - montre de
même que les paysans consacraient entre un cinquième et un quart des
jours de l’année au repos. Obnubilés par la productivité, nos
contemporains sont à l’évidence très en retard, en matière de réduction
du temps de travail, sur ces sociétés archaïques. S’ils nous voyaient,
les moujiks surexploités se demanderaient pour quelle étrange raison
nous continuons à travailler. Nous devrions sans répit nous poser la
même question.
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Message  Andora le Jeu 28 Mai - 18:21

Pour saisir l’immense étendue de notre dégénerescence,
il suffit de considérer la condition première de l’humanité, sans
gouvernements ni propriété, alors que nous étions nomades chasseurs et
cueilleurs. Hobbes présumait que notre existence était alors brutale,
désagréable et courte. D’autres estiment que la vie, dans les temps
préhistoriques, n’était qu’une lutte désespérée et continuelle pour la
survie, une guerre livrée à une Nature impitoyable, où la mort et le
désastre attendaient les malchanceux et tous ceux qui ne pouvaient
relever le défi du combat pour l’existence. En fait, il ne s’agit là
que du reflet des peurs que suscite l’effondrement de l’autorité
gouvernementale au sein de groupes humains accoutumés à ne pas s’en
passer, tels que l’Angleterre de Hobbes pendant la guerre civile. Les
compatriotes de Hobbes avaient pourtant découvert des formes
alternatives de société, indiquant qu’il existait d’autres manières de
vivre - parmi les Indiens d’Amérique du Nord,ut particulièrement - mais
déjà trop éloignés de leur propre expérience pour qu’ils les
assimilent. Seuls les gueux, dont les frugales conditions d’existence
étaient plus proches de celles des Indiens, pouvaient les comprendre
et, parfois, se sentir attirés par leur mode de vie. Tout au long du
XVIIIe siècle, des colons anglais
firent défction pour aller vivre dans les tribus indiennes ou, captifs
de ces dernières, refusèrent de retourner à la civilisation, tandis que
les Indiens ne faisaient jamais défection pour aller vivre dans les
colonies blanches - pas plus que les Allemands de l’Ouest
n’escaladaient naguère le mur pour demander l’asile en RDA...


La version « lutte-pour-la-vie » du darwinisme - à la
Thomas Huxley - reflète plus les conditions économiques de l’Angleterre
vixtorienne qu’une approche scientifique de la sélection naturelle,
aisni que l’a démontré l’anarchiste Kropotkine dans son livre L’Aide
mutuelle, un facteur d’évolution - Kropotkine était un savant, un
géographe qui eut, bien involontairement, l’occasion d’étudier la
question sur le terrain lors de son exil en Sibérie : il savait de quoi
il parlait. En revanche et à l’instar de la plupart des théories
sociales et politiques, l’histoire que Hobbes et ses successeurs
racontent n’est qu’une autobiographie par inadvertance.


L’anthropologue Marshall Sahlins, étudiant les données
concernant les chasseurs-cueilleurs contemporains, fit exploser le
mythe forgé par Hobbes, dans un texte intitulé Âge de pierre, âge
d’abondance. Les chasseurs-cueilleurs travaillent beaucoup moins que
nous, et leur travail est difficile à distinguer de ce que nous
considérons relever du jeu. Sahlins en conclut que « les
chasseurs-cueilleurs travaillent moins que nous et que, plutôt que
d’être une harassante besogne, la quête pour la nourriture est
occasionnelle ; leurs loisirs sont abondants et ils consacrent plus de
temps à la sieste que dans aucune autre forme de société ». Ils
« travaillent » en moyenne quatre heures par jour, si toutefois on peut
nommer « travail » leur activité. Leur « labeur », tel qu’il nous
apparaît, est hautement qualifié et développe leurs capacités
intellectuelles et physiques ; le travail non qualifié à grande
échelle, observe Sahlins, n’est possible que dans le système
industrialiste. L’activité des chasseurs-cueilleurs correspond ainsi à
la définition du jeu selon Friedrich Schiller : la seule occasion qui
permette à l’homme de réaliser sa pleine humanité en donnant libre
cours aux deux aspects de sa double nature, la sensation et la pensée.
Voici ce qu’en dit le grand poète : « L’animal travaille lorsque la
privation est le ressort principal de son activité et il joue quand
c’est la profusion de ses forces qui est ce ressort, quand la vie, par
sa surabondance, stimule elle-même l’activité ».


Le jeu et la liberté sont, en matière de production,
coextensifs. Même Marx, qui malgré toutes ses bonnes intentions
appartient au panthéon productiviste, observait qu’« il ne saurait y
avoir de liberté avant que ne soit dépassé le point où demeure
nécessaire le travail sous la contrainte de la nécessité et de
l’utilité extérieure ». Il ne parvint jamais à se convaincre lui-même
d’identifier clairement cette heureuse circonstance pour ce qu’elle
est : l’abolition du travail, l’auto-supression du prolétariat - cela
pouvait, après tout, paraître paradoxal,siècle passé, d’être à la fois
protravailleur et antitravail. Plus maintenant.


L’aspiration à revenir ou à avancer vers une vie
débarrassée du travail transparaît dans tous les traités d’histoire
sociale et culturelle sérieux de l’Europe préindustrielle, parmi
lesquels on peut citer Englandin Transition de Dorothy George ou
Popular Culture in Early Modern Europe de Peter Burke. Tout aussi
pertinent est l’essai de Daniel Bell, Work and its Discontents, à ma
connaissance le premier texte à s’étendre aussi longuement sur la
révolte contre le travail. Comme le note Bell, l’Adam Smith de La
Richesse des nations, malgré son enthousiasme éperdu pour le marché et
la division du travail, éait bien plus conscient de l’aspect peu
reluisant du travail que ne le sont les économistes de l’école de
Chicago et tous les modernes épigones de Smith. Ce dernier observait
avec franchise : « L’intelligence de la majeure partie des hommes est
nécessairement formée par leur emploi habituel. L’homme dont la vie se
passe à effectuer quelques gestes simples n’a guère l’occasion
d’exercer son intlligence. Il devient généralement aussi stupide et
ignorant qu’il est possible à une créature humaine de l’être... »
Voilà, en quelques mots directs, ma critique du travail. Belle écrivait
en 1956, en plein âge d’or de l’imbécillité et de l’autosatisfaction
dans l’Amérique d’Eisenhower, mais il décrivait de manière prémonitoire
le malaise inorganisé et inorganisable des années 70 qui s’est perpétué
depuis et qui est impossible à récupérer par quelque tendance politique
que ce soit, qu’on ne peut exploiter et qu’on feint donc d’ignorer. Ce
problème est la révolte contre le travail. Les économistes néo-libéraux
- les Milton Friedman et ses Chicago Boys - n’en parlent jamais dans
leurs textes parce que, pour emprunter à leur jargon et comme on dit
dans Star Trek : It does not compute. « Ça ne se calcule pas ».
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PRODUIRE, POURRIR, MOURIR

Message  Andora le Jeu 28 Mai - 18:22

Si ces objections, fondées sur l’amour de la liberté,
échouent à persuader les humanistes à tendance utilitariste ou même
paternaliste, il en est d’autres que ceux-ci ne peuvent négliger. Le
travail peut nuire gravement à votre santé. En fait, le travail est un
meurtre de masse, un génocide. Directement ou indirectement, le travail
va tuer la plupart des lecteurs de ces lignes. Les statistiques disent
qu’entre 14000 et 25000 personnes meurent, aux État-Unis, dans
l’exercice de leur profession. Plus de 2 millions de travailleurs ont
été mutilés ou ont gardé un handicap. De 20 à 25 millions d’entre eux
sont blessés chaque année. Précisons que ces chiffres sont basés sur
une estimation extrêmement conservatrice de ce qu’est un accident du
travail. Ainsi, ils n’incluent pas les 500 000 patients souffrant de
maladies professionnelles. J’ai feuilleté récemment un livre consacré
aux maladies professionnelles qui comptait plus de 1200 pages. Et
toutes ces données ne font qu’effleurer la réalité. Les statistiques
disponibles ne prennent en compte que les cas évident, comme les 100
000 mineurs atteints de pneumoconiose ou de silicose et dont 4000
meurent chaque année, ce qui équivaut à un taux de mortalité bien plus
élevé que, par exemple, celui du sida. Si ce dernier retient infiniment
plus l’attention des médias, cela ne fait que refléter le postulat
selon lequel le sida frappe surtout des pervers qui qui pourraient
choisir de renoncer à la dépravation tandis que le travail de la mine
est une activité sacrée qu’on ne saurait remettre en cause. Ce que
taisent les statistiques, ce sont ces millions de vies qui sont
abrégées par le travail - ce qui constitue une forme d’homicide, après
tout... Voyez les médecins qui se tuent à la tâche, la cinquantaine
venue. Voyez tous les autres workaholics, ces forcenés du boulot pour
lesquels le travail est une drogue.


Même si vous n’êtes pas tué ou mutilé au travail, il se
pourraitt bien que cela vous arrive en y allant ou en en revenant, ou
bien pendant que vous en cherchez, ou encore pendant que vous essayez
d’en oublier les tourments. La grand majorité des accidentés de la
route le sont, directement ou indirectement, dans le cadre d’une de ces
activités que le travail rend obligatoire : trajets professionnels,
transports de main-d’oeuvre, congés payés. À ce bilan aggravé des
victimes du travail,e doit d’ajouter celles de la pollution
industrielle et automobile ou de l’alcoolisme et de la toxicomanie
induits par la misère du travail. Tant les maladies cardiaques que les
cancers sont des pathologies modernes qu’on peut lier, dans la plupart
des cas, au travail.


Le travail institue donc l’homicide comme mode de vie.
Les gens pensent que les Cambodgiens ont été dingues de s’exterminer
eux-mêmes, mais sommes-nous bien différents ? Le régime de Pol Pot
reposait tout au moins sur une vision, aussi confuse fût-elle, d’une
société égalitaire.


Nous tuons des gens par millions dans le but de vendre
des Big Mac et des Cadillac aux survivants. Nos 40 000 ou 50 000 morts
annuels sur les routes sont des victimes et non des martyrs. Morts pour
rien - ou, pour mieux dire, morts au nom du travail. Or, le culte du
travail ne mérite vraiment pas qu’on meure pour lui.


Mauvaise nouvelle pour les sociaux-démocrates : les
bricolages régulateurs sont de peu d’effet dans ce contexte de vie ou
de mort. L’OSHA, organisme fédéral chargé de la santé et de la sécurité
du travail, a été conçue pour mettre de l’ordre au coeur du problème :
la sécurité dans les entreprises. Avant même que Reagan et la Cour
suprême ne l’asphyxient, l’OSHA était une farce. Sous Carter, alors que
le financement de cet organisme était plus généreux, une entreprise
pouvait s’attendre à une visite-surprise tous les quarante-six ans...


Le contrôle de l’économie par l’État ne résoudrait pas
plus le problème. Le travail était encore plus dangereux dans les pays
socialistes. Des milliers de travailleurs russes sont morts ou ont été
blessés en construisant le métro de Moscou. Et, comparé aux
catastrophes nucléaires, camouflées ou non, qui ont jalonné ces
dernières décennies l’histoire de l’URSS, l’accident de Three Miles
Island fait figure d’exercice d’alerte pour riverains de centrale
nucléaire. Il n’en reste pas moins que la déréglementation en vogue
depuis les années 80 n’arrangera rien, bien au contraire, en matière de
sécurité du travail. Du point de vie sanitaire, entre autres, le
travail a connu sa période la plus noire à l’époque où l’économie
s’approchait au plus près du laisser-faire intégral. Un historien comme
Eugene Genovese se montre convaincant quand il avance - comme le font
d’ailleurs les pires apologistes de l’esclavage antérieur à la guerre
de Sécession - que les travailleurs salariés des usines du nord des
États-Unis et de l’Europe connaissaient un sort moins enviable que
celui des esclaves des plantations du Sud. Nul rééquilibrage du rapport
de force entre hommes d’affaires et bureaucrates ne semble susceptible
de changer les choses en matière de production. Une application
coercitive et systématique des normes sanitaires de l’OSHA, pour vagues
et timides qu’elles soient, paralyserait sans doute l’économie. Et ceux
qui sont chargés de faire respecter ces critères le savent bien,
puisqu’ils ne font même pas mine de sévir à l’encontre de la plupart
des entreprises en infraction.
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L’ABOLITION DU TRAVAIL

Message  Andora le Jeu 28 Mai - 18:24

Ce que j’ai dit jusqu’ici ne devrait prêter à aucune
controverse. La plupart des travailleurs en ont marre du travail. Les
taux d’absentéisme, de vols et de sabotages commis par les employés
sont en hausse continuelle, sans parler des grèves sauvages et de la
tendance générale à tirer au flanc. C’est peut-être là l’amorce d’un
mouvement de rejet conscient, et plus seulement viscéral, à l’égard du
travail. Cela n’empêche pas que le sentiment qui prévaut, parmi tous
les patrons et leurs séides mais aussi chez la plupart des
travailleurs, est que le travail lui-même est inévitable et nécessaire.


Je ne suis pas d’accord. Il est à présent possible
d’abolir le travail et de le remplacer, dans les cas où il remplit une
fonction utile, par une multitude de libres acitivités d’un genre
nouveau. L’abolition du travail exige de s’attaquer au problème d’un
point de vue tant quantitatif que qualitatif. D’une part, il faut
réduire considérablement la quantité de travail effectuée : dans ce
monde, la majeure partie du travail est inutile, voire nuisible et il
s’agit tout simplement de s’en débarrasser. D’autre part, et là se
situent tant le point central que la possibilité d’un nouveau départ
révolutionnaire, il nous faut transformer toute l’activité que requiert
le travail réellement utile en un éventail varié de passe-temps
agréables - si ce n’est qu’ils se trouvent aboutir à des produits
utiles, sociaux. Voilà qui ne devrait sûrement pas les rendre moins
attrayants, quand même !


Alors seulement, toutes les barrières artificielles que
forment le pouvoir et la propriété privée devraient s’effondrer. La
création doit devenir récréation. Et nous pourrions tous nous arrêter
d’avoir peur les uns des autres.


Je n’insinue pas que la majeure partie du travail
pourrait connaître une telle réhabilitation. Mais justement la majeure
partie du travail, par son inanité ou sa nocivité, ne mérite pas d’être
réhabilitée... Seule une franction toujours plus réduite des activités
salariées remplit des besoins réels, indépendants de la défense ou de
la reproduction du système salarial et de ses appendices politiques ou
judiciaires. Il y a trente-cinq ans, Paul et Percival Goddman
estimaient que seuls cinq pour cent du travail effectué alors - il est
probable que ce chiffre, pour peu qu’il soit fiable, serait plus bas de
nos jours - auraient suffi à satisfaire nos besoins minimaux :
alimentation, vêtements, habitat. Leur estimation n’est qu’une
supposition éclairée mais la conclusion en est aisée à tirer :
directement ou indirectement, le gros du travail ne sert que les
desseins improductifs du commerce et du contrôle social. Du jour au
lendemain, nous pouvons affranchir des dizaines de millions de VRPO et
de soldats, de gestionnaires et de flics, de courtiers et d’hommes
d’Église, banquiers et d’avocats, de professeurs et de propriétaires de
logements, de vigiles et de publicitaires, d’informaticiens et de
domestiques, etc. Et il y a là un effet boule de neige puisque, à
chaque gros ponte rendu oisif, on libère par la même occasion ses
sous-fifres et ses larbins. Ainsi implose l’économie.


Quarante pour cent de la main-d’oeuvre est constituée
de cols blancs, dont la plupart exercent quelques-uns des métiers les
plus ennuyeux et les plus débiles jamais inventés. Des secteurs entiers
de l’économie, l’assurance, la banque ou l’immobilier exemple, ne
consistent en rien d’autre qu’en un brassage de paperasse dénué de
toute utilité réelle. Ce n’est pas par hasard que le secteur
« tertiaire », celui des services, s’accroît aux dépens du
« secondaire » (l’industrie) tandis que le « primaire » (l’agriculture)
a presque disparu. Comme le travail ne présente aucune nécessité, sauf
pour ceux dont il renforce le pouvoir, des travailleurs toujours plus
nombreux passent d’une activité relativement utile à une activité
relativement inutile, dans le simple but d’assurer le maintien de
l’ordre, la paix sociale - car le travail est en soi la plus redoutable
des polices. N’importe quoi vaut mieux que rien. Voilà pourquoi vous ne
pouvez rentrer avant l’horaire à la maison sous prétexte que vous avez
achevé votre besogne quotidienne plus tôt. Même s’ils n’en ont aucun
usage productif, les maîtres veulent votre temps, et en quantité
suffisante pour que vous leur apparteniez, corps et âme. Comment
expliquer autrement que la semaine de travail moyenne n’a guère diminué
au cours des cinquante dernières années ?


Ensuite le couperet peut tomber sans dommage sur le
travail productif lui-même. Plus jamais de production d’armements,
d’énergie nucléaire, de bouffe industrielle, de désodorisants - et par
desus tout, plus jamais d’industrie automobile. Je n’ai rien contre une
Stanley Steamer ou une Ford T de temps à autre, mais le fétichisme
libidinal de la bagnole qui fait vivre des cloaques comme Détroit ou
Los Angeles, pas question ! À ce stade, nous avons, mine de rien,
résolu la crise de l’énergie, la crise de l’environnement et d’autres
problèmes sociaux connexes et réputés insolubles.


Pour finir, il nous faut abolir l’activité laborieuse
de loin la plus répandue, celle dont les horaires sont les plus
interminables et qui regroupe des tâches parmi les plus ennuyeuses - et
les moins bien rémunérées. Je veux parler du travail domestique et
éducatif qu’effectuent les femmes au foyer. En abolissant le travail
salarié et en réalisant le plein-chômage, nous sapons la division
sexuelle du travail. La famille nucléaire telle que nous la connaissons
provient d’une adaptation inévitable à la division du travail qu’impose
l’esclavage salarié moderne. Qu’on le veuille ou non, telles que sont
les choses depuis un ou deux siècles, il a longtemps été plus rationnel
sur le plan économique que ce soit l’homme qui gagne le pain du ménage
- pendant que la femme se tape le boulot de merde afin que son
compagnon y trouve un doux refuge, à l’abri de ce monde sans coeur. Et
que les enfants se rendent dans des camps de concentration nommés
« écoles » d’abord pour que maman ne le ai pas sur le dos pendant
qu’elle besogne, ensuite pour mieux contrôler leurs faits et gestes -
et incidemment pour qu’ils acquièrent les habitudes de l’obéissance et
de la ponctualité, ni nécessaires aux travailleurs.


Pour se débarrasser définitivement du patriarcat, il
faut en finir avec la famille nucléaire, lieu de ce « travail de
l’ombre », non payé, lequel rend possible le système de production
fondé sur le travail qui, par lui-même, a rendu nécessaire la forme
moderne et adoucie du patriarcat. Le corollaire de cette stratégie
« antinucléaire » est l’abolition de l’enfance et la fermeture des
écoles. Il y a plus d’élèves que de travailleurs à plein temps dans ce
pays. Nous avons besoin des enfants comme professeurs, et non comme
élèves.Leur contribution à la révolution ludique sera immense parce
qu’ils sont mieux exercés dans l’art de jouer que ne le sont les
adultes. Les adultes et les enfants ne sont pas identiques, mais ils
deviendront égaux grâce à l’interdépendance. Seul le jeu peut combler
le fossé des générations.


Je n’ai pas encore mentionné la possibilité d’abolir
presque tout le travail restant par l’automatisation et la
cybernétique. Tous les scientifiques, les ingénieurs et les
techniciens, libérés des soucis de la recherche militaire ou de
l’obsolescence calculée auront tout loisir d’imaginer en s’amusant des
moyens d’éliminer la fatigue, l’ennui ou le danger dans des acitivités
comme l’exploitation minière, par exemple. Il ne faut aucun doute
qu’ils se lanceront dans bien d’autres projets pour se distraire et se
faire plaisir. Peut-être établiront-ils des sytèmes de communication
multimédia à l’échelle de la planête. Peut-être iront-ils fonder des
colonies dans l’espace. Peut-être. Je ne suis pas moi-même un fana du
gadget. Je n’aimerais guère vivre dans un paradis entièrement
automatisé. Je ne veux pas de robots-esclaves faisant tout à ma place.
Je veux faire et créer moi-même. Il y a, je pense, une place pour les
techniques substitutives au travail humain mais je la souhaiterais
modeste.


Le bilan historique et préhistorique de la technologie
n’incite guère à l’optimisme. Deouis le passage de la chasse et de la
cueillette à l’agriculture puis à l’industrie, la quantité de travail
n’a cessé de s’accroître tandis que déclinaient les talents et
l’autonomie individuelle de l’être humain. L’évolution de
l’industrialisme a accentué ce que Harry Braverman appelait la
dégradation du travail. Les observateurs les plus perspicaces ont
toujours été cosncients de ce phénomène. John Stuart Mill remarquait
que toutes les inventions estinées à économiser du travail humain n’ont
jamais réduit la totalité du travail effectué d’une minute. Karl Marx a
écrit qu’« on ne pourrait rédiger une histoire des inventions faites
depuis 1830 dans la seule intention de fournir des armes au capital
contre les révoltes de la classe ouvrière ». Les technophiles les plus
enthousiastes - Saint-Simon, Comte, Lénine, B.-F. Skinner - ont
toujours été de fieffés autoritaristes, c’est-à-dire des technocrates.
Nous devrions être plus que sceptiques à l’égard des promesses de la
mystique informatique. Les ordinateurs et les informaticiens
travaillent comme des chiens ; il y a de fortes chances pour que, si on
les laisse faire, ils nous fassent travailler comme des chiens. Mais
s’ils ont d’autres projets, plus susceptibles d’être subordonnés aux
désirs humains que ne l’est la prolifération des techniques de pointe,
alors prêtons-leur l’oreille.
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LA RÉVOLUTION LUDIQUE

Message  Andora le Jeu 28 Mai - 18:25

Ce que je désire réellement, c’est de voir le jeu se
substituer au travail. Un premier pas dans cette voie serait de
renoncer aux notions de « job » et de « métier ». Même les activités
qui recèlent quelque contenu ludique finissent par le perdre en étant
réduites à des besognes que des gens formés à ces tâches, et seulement
ces gens-là, sont contraints d’exercer à l’exclusion de toute autre
activité. N’est-il pas étrange que des travailleurs agricoles peinent
dans les champs pendant que leurs maîtres à air conditionnés rentrent
chez eux chaque week-end pour se livrer aux joies du jardinage ? Dans
un système régi par la fête permanente, nous assiterons à l’âge d’or du
dilettantisme, à côté duquel la Renaissance aura l’air minable. Il n’y
aura plus de métiers, seulement des choses à faire et des gens pour les
faire.


Le secret de la transformation du travail en jeu, comme
l’a si bien senti Charles Fourier, consiste à ordonner les activités
utiles de manière à tirer avantage de la variété des goûts, afin qu’une
variété d’êtres vivants trouvent un réel plaisir à s’y adonner à des
moments choisis. Pour que ces individus se sentent pleinement attirés
par les activités qu’ils trouvent agréables ou intéressantes, il suffit
d’éradiquer les absurdités et les déformations dont souffrent les
tâches productives lorsqu’elles sont réduites à n’être que du travail.
Il ne me déplairait pas, par exemple, de donner quelques cours (pas
trop), mais je ne veux pas d’élèves contraints et forcés, et je me
refuse à faire de la lèche à de grotesques pédants pour obtenir un
poste.


En outre, il existe des activités que les gens aiment
pratiquer de temps en temps mais à petites doses, et certainement pas
en permanence. On peut aimer faire du baby-sitting pendant quelques
heures pour le plaisir de partager la compagnie d’enfants, mais pas
autant que leurs propres parents. En revanche, les parents apprécient
profondément le temps ainsi rendu disponible, même si cela les
angoisserait d’être séparés trop longtemps de leur progéniture. Ces
différences entre individus fondent la possibilité d’une vie de libre
jeu. Le même principe s’applique à bien d’autres domaines d’activités,
en particulier les plus primordiaux. C’est ainsi que de nombreuses
personnes aiment cuisiner lorsqu’il s’agit de le faire à leur gré et
non lorsqu’il s’agit de ravitailler des carcasses humaines afin
qu’elles soient aptes à bosser.


Enfin, certaines activités qui sont insatisfaisantes
lorsqu’elles sont effectuées tout seul ou dans un environnement
désagréable ou aux ordres d’un patron deviennent plaisantes ou
intéressantes, au moins pendant un moment, lorsque ces circonstances
viennent à changer. Cela est probablement vrai, dans une certaine
mesure, de tout travail. Les gens déploient alors leur ingéniosité,
qu’ils auraoent refoulée autrement, pour faire un jeu des plus
rebutantes besognes. Des activités qui attirent certains peuvent en
repousser d’autres, mais chacun a, au moins potentiellement, une
variété d’intérêts et un intérêt pour la variété. « Tout, au moins une
fois », comme dit l’adage. Fourier était passé maître dans l’art
d’imaginer comment les penchants les plus pervers et les plus aberrants
pouvaient être employés utilement dans la société post-civilisée, qu’il
appelait Harmonie. Il pensait que l’empereur Néron n’aurait pas fait
une si sanglante carrière s’il avait pu, enfant, satisfaire son goût
pour le sang en travaillant dans un abattoir. Ceux des petits enfants
qui aiment notoirement se rouler dans la boue étaient appelés par
Fourier à se constituer en « petites hordes », chargées de nettoyer les
toilettes et de ramasser les ordures ménagères - les plus méritants se
voyant attribuer des médailles. Je ne défends pas ces exemples précis
mais le principe qu’ils contiennent, dont je pense qu’il est
parfaitement censé et constitue l’indispensable condition d’une
transformation révolutionnaire générale.


N’oublions pas qu’il ne s’agit nullement de prendre le
travail tel qu’il existe aujourd’hui et de s’arranger pour le confier
aux personnes les plus aptes, parmi les quelles il faudrait en effet
compter bon nombre de pervers... Si la technologie doit jouer un rôle
dans cettetransformation, ce serait moins pour extraire le travail de
la vie quotidienne en automatisant toute activité que pour ouvrir de
nouveaux champs à la recréation. Il se pourrait même que nous désirions
retourner, dans une certaine mesure, à l’artisanat, retour dont William
Morris considérait qu’il serait une conséquence probable et souhaitable
de la révolution communiste. L’art serait ôté des mains des snobs et
des collectionneurs, aboli en tant que bibelot du passé destiné à un
public d’élite. Ses qualités esthétiques et créatives se verraient
rendues à la vie intégrale à laquelle le travail l’a dérobé. Il est
édifiant de songer que les vases grecs, en l’honneur desquels nous
écrivons des odes et que nous exhibons dans des musées, étaient
utilisés en leur temps pour conserver l’huile d’olive. Je doute que la
camelote qui encombre notre quotidien connaisse telle postérité dans
les temps futurs, si tant est qu’il y ait un futur. Il faut bien
comprendre que le progrès ne saurait exister dans le monde du travail,
tout au contraire. Nous ne devrions pas hésiter à emprunter au passé,
les anciens n’y perdent rien et nous nous en trouvons enrichis.


La réinvention de la vie quotidienne exige de dépasser
tous les repères. Il existe, en fait, plus de propositions en la
matière que ne le soupçonne le public. Outre Fourier et William Morris
- et de temps à autre, une piste chez Marx -, citons les écrits de
Kropotkine, ceux des syndicalistes Pataud et Pouget et ceux des
anarcho-communistes à l’ancienne (Berckman) ou nouvelle version
(Bookchin). La communitas des frères Goodman est exemplaire en ce
qu’elle illustre quelles formes naissent des desseins humains. Il y a à
glaner chez les hérauts parfois fumeux de la technologie alternative et
conviviale, comme Schumacher ou Illitch, après déconnexion de leur
machine à brouillard. La lucidité féroce des situationnistes - ce qu’on
en connaît au travers de l’anthologie de la revue Internationale
situationniste ou du Traité de savoir-vivre de Raoul Vaneigem est
réjouissant, même s’ils ne sont jamais vraiment parvenus à concilier
pouvoir des conseils ouvriers et abolition du travail. Mieux vaut une
telle inconvenance mineure, pourtant, que n’importe quelle version du
gauchisme, dont les séniles dévots semblent être les derniers
thuriféraires du travail - s’il n’y avait pas de travail, il n’y aurait
pas de travailleurs, et, sans travailleurs, que resterait-il à
organiser ?


Ainsi les abolitionnistes n’auront principalement à
compter que sur leurs propres forces. Nul ne peut prédire ce qu’il
adviendrait si déferlait la puissance créatrice jusqu’à présent bridée
par le travail. Tout peut arriver. La fastidieuse opposition rhétorique
entre liberté et nécessité, avec son parfum de théologie, se résoudra
d’elle même dans la pratique dès lors que la production de valeurs
d’usage se nourrira de délicieuses activités ludiques.


La vie deviendra un jeu, ou plutôt une variété de jeux,
et non plus un jeu sans enjeu. Une rencontre sexuelle est le modèle
même du jeu productif. Les partenaires y produisent mutuellement leurs
plaisirs, personne ne tient la marque et tout le monde gagne. Plus on
done, plus on reçoit. Dans la vie ludique, le meilleur de la sexualité
imprégnera les meilleurs moments de la vie quotidienne. Le jeu
généralisé mènera à l’érotisation de la vie. Le sexe, en retour, peut
devenir moins urgent, moins avide, plus ludique. Si nous jouons les
bonnes cartes, nous pouvons tous sortir gagnants de la partie, mais
seulement si on joue pour de vrai.


Nul ne devrait jamais travailler.


Prolétaires du monde entier, reposez-vous !
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Re: Travailler, moi ? Jamais ! NUL NE DEVRAIT JAMAIS TRAVAILLER. Intro

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