La simplicité volontaire

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La simplicité volontaire

Message  Andora le Mar 17 Mar - 3:57

La simplicité volontaire

L’expression « simplicité volontaire » a été popularisée aux Etats-Unis par Duane Elgin dans son livre Volontary Simplicity publié en 1981 ; Elgin attribuait la paternité du concept à Richard Gregg, un adepte de Gandhi qui avait écrit en 1936 un article portant aussi ce titre. Pour ma part, j’ai écrit une première version de La simplicité volontaire en 1985, dans le cadre d’une collection de livres portant sur la santé ; ma réflexion sur la santé m’avait amené à conclure que dans nos pays industrialisés, la plupart de nos problèmes de santé nous viennent de notre surconsommation et que notre quête de la santé devrait nous amener à un style de vie plus sobre, nettement à contre-courant ; j’y disais : « La simplicité n’est pas la pauvreté ; c’est un dépouillement qui laisse plus de place à l’esprit, à la conscience ; c’est un état d’esprit qui convie à apprécier, à savourer, à rechercher la qualité ; c’est une renonciation aux artefacts qui alourdissent, gênent et empêchent d’aller au bout de ses possibilités ». J’ai repris mon livre dans une réédition augmentée en 1998 [2], cette fois en insistant davantage sur les effets sociaux et écologiques de notre surconsommation : « Aujourd’hui, je me rends compte que la voie de la simplicité volontaire ne constitue pas seulement le meilleur chemin pour la santé de ceux qui l’empruntent, mais qu’elle est sans doute l’unique espoir pour l’avenir de l’humanité ».

La voie de la simplicité volontaire s’ouvre par une démarche personnelle d’introspection : il s’agit pour chacun de trouver qui il est et d’identifier les moyens de répondre à ses vrais besoins ; et quand je parle de besoins, je pense au-delà des besoins physiques de base, à ces besoins sociaux, affectifs et spirituels. Qu’est-ce qui me permet de m’épanouir pleinement, dans toutes mes dimensions et capacités ? Dans notre monde d’abondance, cela signifie qu’il faut choisir ; non plus sous l’influence de la mode, de la publicité ou du regard des autres, mais en fonction de ses besoins authentiques. Par définition, choisir signifie prendre quelque chose et laisser de côté certaines autres choses. Quand on commence à choisir, on consomme moins ; et l’on a moins besoin d’argent pour vivre. On peut donc moins travailler et dans le temps ainsi récupéré, faire tout cela qui est essentiel à notre épanouissement : réfléchir, parler avec nos proches, manifester notre compassion, s’aimer, jouer... et aussi répondre par soi-même à une partie de ces besoins que nous comblons de plus en plus souvent par des achats, ce qui nous rend toujours plus dépendants. En fait, c’est là la dimension essentielle de la simplicité volontaire : le temps retrouvé, qui permet la conscience.

Prendre le temps de vivre, c’est prendre le temps de penser, c’est arrêter le temps, c’est jouir du moment présent. Quand on vit en courant, dans le stress, on ne voit pas passer le temps, on se laisse balloter, entraîner par les circonstances et par la volonté des autres. Retrouver du temps, c’est reprendre le contrôle de sa vie, ce qui permet de se libérer véritablement, d’aller au delà de l’information superficielle, en dehors des courants s’il le faut. Modeler sa vie, la vivre comme on veut. S’engager aussi. Car ma conviction profonde est que lorsqu’on réfléchit, qu’on s’informe et qu’on s’ouvre les yeux, on ne peut accepter ce qui se passe dans le monde et on essaie de changer ce monde. La simplicité volontaire nous donne un levier pour ce faire ; dans notre monde fondé sur la consommation, c’est un refus de la consommation aveugle, c’est le cheminement vers une consommation éclairée, responsable, sociale, c’est un refus du système capitaliste qui est en train de ravager la planète.

C’est là une démarche difficile aujourd’hui, car nous vivons dans un monde piégé, peuplé de rapaces qui cherchent à nous exploiter pour leur profit personnel :

- en s’accaparant nos capacités et en les exploitant à leur profit, dans le monde du travail de la majorité ;

- en nous manipulant pour que nous leur déléguions nos pouvoirs : c’est le monde politique ;

- en nous faisant miroiter toutes sortes de bienfaits pour que nous achetions leurs produits ou leurs services, grâce à quoi ils s’enrichissent.

La plupart d’entre nous sommes tombés dans le piège et avons perdu la maîtrise de nos vies. La simplicité volontaire m’apparaît comme un instrument essentiel pour arriver à se libérer. On va me dire : oui, mais c’est un chemin individuel et même égoïste. Individuel d’une certaine façon, mais non individualiste, car la voie pour s’en sortir, même si elle part d’une démarche personnelle, aboutit très rapidement au collectif : nous ne pouvons nous libérer seuls. Nous sommes des êtres sociaux et nous ne pouvons constamment aller à contre-courant. Nous avons besoin de l’acceptation des autres, nous avons besoin, à certains moments, du soutien de notre communauté, nous avons besoin de la reconnaissance des autres ; c’est essentiellement ce qui donne un sens à notre vie. Pour vivre convenablement, nous avons besoin de services collectifs adéquats : des villes plus conviviales, des transports collectifs accessibles et efficaces, des services publics variés... Pour notre survie sur cette planète, nous avons besoin d’entreprendre des actions collectives significatives. Pour moi donc, adopter la simplicité volontaire n’est pas se retirer du monde, tirer son épingle du jeu pour jouir égoïstement de la vie. Oui, il y a une dimension épicurienne à la simplicité volontaire, mais projetée dans le long terme, notre vie ne peut s’envisager séparément de l’évolution du monde. Je ne peux faire ma petite vie seul en me foutant du reste du monde : la pollution, l’effet de serre, la violence... me rejoignent partout ou peuvent le faire à tout moment.

L’importance stratégique de la simplicité volontaire

On arrive à la simplicité volontaire pour différentes raisons, mais on s’y retrouve vite sur la même route. D’après ce que les gens m’en disent, ils s’engagent dans la voie de la simplicité volontaire pour l’un ou l’autre ou plusieurs des motifs suivants :

- parce que leur situation financière n’a plus de sens, qu’ils n’arrivent pas à rejoindre les deux bouts ;

- parce qu’ils voient leur vie passer en coup de vent, n’ayant pas de temps pour en prendre conscience, pour la vivre vraiment et pour faire ce qui pourrait réellement lui donner un sens ;

- parce qu’ils se préoccupent de l’environnement et qu’ils prennent conscience du gaspillage qu’entraîne notre style de société ;

- parce qu’ils sentent le vide de leur vie meublée par la consommation, mais qui ne laisse pas de place au développement de leur spiritualité ;

- parce qu’ils prennent conscience des inouïes disparités qui caractérisent ce monde dans lequel nous crevons à cause de notre surconsommation alors qu’ailleurs on manque de l’essentiel.

La simplicité volontaire constitue actuellement un mouvement de société qui gagne chaque jour en importance. Aux Etats-Unis, on estime que de 12 à 15 % de la population auraient déjà pris cette orientation. Les chiffres pour le Québec ne sont pas connus, mais ils ne sont sûrement pas inférieurs à ceux-là. Depuis plus de deux ans, mon livre La simplicité volontaire, plus que jamais... est un best-seller et je suis appelé à prononcer au moins deux conférences par semaine sur le sujet, devant des auditoires variés et de plus en plus considérables. Il ne se passe pas de semaine sans que l’un ou l’autre des médias de masse ne consacre du temps à la question. Il existe un Réseau québécois de la simplicité volontaire [3] qui regroupe déjà plus de 400 membres. En Suisse, Pierre Pradervand anime depuis quelques années des ateliers qui aident les personnes intéressées à cheminer dans cette voie. En France, il est question de lancer une organisation nationale pour faire la promotion de la simplicité volontaire.

Pour moi qui suis engagé dans l’action sociale depuis bientôt cinquante ans, je n’ai jamais vu un courant social qui se développe si rapidement. Je l’explique par le fait que la simplicité volontaire offre la rare opportunité, dans notre monde si individualiste, de faire deux choses souhaitables en même temps : travailler à son propre épanouissement tout en agissant pour le bien de la collectivité. Je crois aussi que la simplicité volontaire s’inscrit dans un courant social de fond : les citoyens ont perdu confiance en leurs gouvernants et ils comprennent que s’ils veulent que quelque chose change, c’est à eux à le faire. Comme l’écrit Gustavo Esteva : « Cette classe de mécontents, qui pressent qu’il existe une manière plus sensée de penser, reconnaît que poser des limites politiques aux desseins technologiques et aux services professionnels ne peut se formuler, s’exprimer ou se faire que sur la base de décisions et d’initiatives personnelles, librement consenties, et grâce à des accords communautaires. Leur point de vue s’est donc graduellement déplacé : au lieu de prendre comme référence ’l’ensemble de la société’, ils reconnaissent désormais que cette orientation intellectuelle et politique cache un piège dangereux. C’est pour cela qu’ils concentrent leur réflexion et leurs efforts sur le plan local, dans leurs espaces concrets, sur leur sol. Ils ont commencé finalement à savoir sur quel pied danser et à faire confiance à leur nez » [4].

La popularité du commerce équitable, des SELs, de l’agriculture soutenue par la communauté et de combien d’autres initiatives enracinées localement montre bien la vivacité de cette tendance. Mais au milieu de tout cela, il me semble que la simplicité volontaire occupe une place spéciale pour les raisons suivantes :

1) Pour libérer des militants et militantes qui puissent s’engager à fond dans l’action sociale.

La société de consommation repose sur la routine métro-boulot-dodo ; il ne reste plus de temps pour l’activité citoyenne ; la participation aux organismes, la discussion, l’organisation de son quartier, etc. La simplicité volontaire permet de retrouver du temps et aussi, pour plusieurs, de l’argent pour investir dans les causes qui leur tiennent à coeur.

2) Pour explorer des façons de vivre autres.

Il faut trouver d’autres voies moins axées sur la consommation pour répondre aux besoins humains qui permettent une vie épanouissante tout en respectant les capacités de la planète.

3) Pour reconstruire au plus tôt nos communautés de manière à ce qu’elles répondent plus économiquement à nos besoins fondamentaux. Ce faisant, les gens qui ont choisi « volontairement » de diminuer leur niveau de vie permettront à ceux qui sont « involontairement » dans la pauvreté de mieux vivre. Par exemple, le développement de bons systèmes de transport collectifs bénéficie à tous.

Pouvons-nous espérer réussir à répondre au défi que pose la nécessité de la décroissance ? Certainement pas si nous n’essayons pas. La simplicité volontaire permet à chacun de nous de commencer à agir ici et maintenant et déjà d’y trouver son propre profit ; peut-on demander mieux ?

Serge Mongeau
Auteur de nombreux livres, un des fondateurs des éditions Ecosociété au Québec.
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